

J'ai été flic pendant vingt ans à la Police Judiciaire – Brigade des Stupéfiants, Division Nationale Anti-Terroriste et Office Central de Répression du Banditisme. Après deux décennies de bons et loyaux services, j'ai quitté la police avec quelques histoires en magasin.
Je suis venu au cinéma par hasard. En 1990, alors que je travaillais au Quai des Orfèvres, l'équipe de « Commissaire Moulin » tournait dans nos locaux. De rencontres en suggestions, je suis devenu consultant. Au fil des mois, mon implication était de plus en plus grande, et on m'a proposé d'aller plus loin en travaillant directement sur la création des histoires. Le premier épisode que j'ai coécrit s'intitulait « Les Zombies », et s'inspirait directement du groupe auquel j'appartenais. J'écrivais un ou deux épisodes par an parce que cela me plaisait. Même si cela me permettait de sortir de mon milieu « poulet », je n'avais pas l'intention d'en faire mon métier et encore moins de réaliser.
En 2000, après plusieurs de ces expériences très formatrices, on m'a proposé d'écrire un épisode tout seul. Je venais d'avoir 40 ans, j'allais avoir un enfant, je sentais le virage venir et j'ai vu cela comme un signe. Je me suis jeté à l'eau. Il ne m'était plus possible de mener de front mon travail à la police et l'écriture. Je me suis donc mis en disponibilité. J'ai eu la chance que cet épisode fasse un très bon score d'audience et entraîne d'autres commandes. J'ai donc prolongé ma disponibilité et les choses se sont enchaînées, jusqu'à ma participation au scénario de 36, QUAI DES ORFEVRES.

Malinowski, Capitaine à la Crim a l'habitude d'être confronté aux faits-divers les plus durs. Mais lorsque sa propre fille est assassinée, tout bascule. Bouleversés par sa détresse, ses collègues mènent l'enquête au pas de charge et un suspect est bientôt arrêté, puis condamné.
Du fond de sa cellule, celui que tout semble accuser clame son innocence et décide d'écrire à Malinowski. Et s'il était innocent ? Face à la douleur du père qui a obtenu justice, le doute du flic s'installe peu à peu. Pour Malinowski, une contre-enquête solitaire commence…
Durant vingt ans, j'ai été confronté à beaucoup d'affaires comme celle qui m'a servi de base pour écrire CONTRE-ENQUETE. En ce qui me concerne, les homicides d'enfants sont les plus horribles. Je me suis souvent mis à la place de ces familles. Je me suis demandé ce que je ressentirais dans leur situation, comment je réagirais. L'histoire de Malinowski est une projection de ce que j'ai imaginé, de ce que j'ai redouté et de tout ce que j'ai vécu. C'est une fiction au confluent de bien des réalités humaines, et j'ai eu vingt ans pour en mesurer la réalité et l'intensité. Cette histoire est née à la croisée d'une expérience de flic, d'une affection de père et d'une envie de raconter les histoires.

Comme le dit le personnage de Malinowski : « Pour ne pas devenir fou, on oublie, on pardonne ». Mais lui est écartelé entre sa douleur de père et son professionnalisme de flic. En tant que policier, vous êtes toujours confronté au pire, dans des proportions bien plus élevées que celles d'une vie normale. Pour tenir, pour durer, il est conseillé de laisser son travail au vestiaire lorsque l'on rentre chez soi. Vivre des événements dramatiques dans la journée et ne pas en parler à mes proches ne m'a jamais posé de problème. Il faut juste avoir la chance d'être équilibré. Mais si ce genre de drame fait irruption dans votre vie à vous…
L'écriture a été la partie la plus impliquante d'un point de vue émotionnel. Je me suis projeté dans le personnage de Malinowski. Seul devant mon ordinateur, je me suis remémoré toutes les expériences vécues, les visages, les faits qui venaient de tellement d'affaires, et tous les sentiments dont je n'avais parfois même pas pris conscience sur l'instant. Quand on a été flic pendant vingt ans, que l'on écrit, que l'on va réaliser, et qu'on est soi-même père d'un enfant de six ans, on s'implique évidemment énormément.

Jean Dujardin était l'un des rares acteurs à qui j'avais vraiment envie de proposer le rôle. Au tout début du projet, j'avais imaginé Malinowski un peu plus âgé, plus proche de moi et en avançant, je me suis dit que prendre un homme plus jeune serait intéressant. J'ai eu envie d'aller vers quelqu'un capable de véhiculer suffisamment d'émotion, mais qu'on n'ait jamais vu dans ce type de rôle. Depuis sa prestation dans LE CONVOYEUR, je savais que Jean avait ce potentiel. Après l'avoir rencontré, j'en ai eu la confirmation. Sur bien des points, humainement, je me suis reconnu en lui. Je crois qu'il aurait fait un bon flic.
Jean a fait un stage au 36 et a rencontré mes anciens collègues. Il s'est même entraîné avec le Service de Protection des Hautes Personnalités. On sent tout de suite qu'il est à l'aise dans ce milieu. Il a suivi un entraînement très physique, même si ce n'était pas indispensable au film. Avoir fait pendant quelques jours ce que j'ai fait pendant vingt ans lui a permis de se rendre compte que le scénario parlait d'un véritable vécu, et il a cherché à s'imprégner de mon histoire personnelle.
Nous avons commencé à tourner sans Jean, qui jouait encore au théâtre. Cette première semaine de tournage m'a permis de me caler vis-à-vis de l'équipe. Le plan de travail a voulu que la première scène tournée avec Jean soit celle où Malinowski découvre le corps de sa petite fille. Nous nous sommes demandé si s'attaquer d'abord à cette scène n'était pas trop dur, mais j'ai préféré entrer directement dans le vif du sujet. Puisque nous devions nous rencontrer sur ce film, autant y aller franchement et commencer par l'une des scènes les plus difficiles. Jean a été impressionnant; aller si loin le premier jour nous a permis d'établir des rapports encore plus proches qui nous ont servi tout au long du tournage.

Le sujet est suffisamment porteur d'émotions pour que les comédiens jouent la sobriété. Je voulais absolument éviter le pathos. L'histoire devait primer. Pendant la préparation, j'ai demandé à tous les acteurs de me faire part de leurs réflexions sur les textes, sur la façon dont les mots leur venaient en bouche. Nous avons effectué quelques ajustements, mais nous sommes restés très fidèles à ce qui était écrit.
Pour le rôle d'Eckmann, j'ai eu très tôt l'idée de Laurent Lucas. Il a la particularité d'être au fil de ses rôles naturellement ambigu. Il peut, à sa guise, paraître inquiétant ou attachant. J'avais besoin de ce talent-là. Je n'en connais pas d'autres qui, sur un seul regard, peuvent faire pencher la balance vers le positif ou le négatif.
Même si ce n'était pas un rôle facile, Agnès Blanchot, ma compagne à la ville, a tout de suite accepté d'interpréter la compagne du Capitaine Malinowski. Elle a été un soutien aussi bien devant que derrière la caméra.
Le suivant à avoir rejoint le projet a été Jacques Frantz. J'en ai toujours été fan. Aurélien Recoing est arrivé le dernier. Je ne voyais personne d'autre que lui face à Jean Dujardin. Pour la scène où Malinowski découvre sa petite fille, il me fallait la confrontation de deux puissances.
Je suis aussi très heureux d'avoir pu avoir Jean-François Garreaud, à qui j'ai demandé de se laisser pousser les cheveux, pour le rôle de Salinas, et Jean-Pierre Cassel, qui apporte tout son vécu au rôle du docteur. Il faut aussi noter la performance de la petite Alexandra Goncalvez, dont c'est la première apparition au cinéma.

A tous les postes, tous m'ont aidé à concrétiser ce que j'avais imaginé à l'écriture. Le chef opérateur, la scripte, mon assistant, et tous les autres ont été des références, des appuis, de vrais coéquipiers. La similitude avec une opération de police est finalement assez juste. Quand on est à la tête d'une troupe d'hommes sur le terrain, on doit gérer des compétences, des ego, des personnalités différentes mais complémentaires. Plus l'opération a été préparée en amont, plus on est capable de répondre à l'imprévu. Cette opération était aussi risquée pour l'équipe car ils acceptaient de travailler avec quelqu'un d'inconnu, qui n'avait encore rien fait. Pour une première expérience, j'ai bénéficié de conditions idylliques.
Je suis viscéralement imprégné du monde policier. Pour l'instant, je ne me pose pas la question d'écrire ou réaliser autre chose qu'un polar. Au dernier jour de tournage, j'ai eu le sentiment d'avoir accompli une étape. J'aime écrire et j'ai aimé mettre en scène. Particulièrement sur cette histoire, avec tout ce qu'elle réserve de suspense et d'émotion.
J'ai d'abord découvert le scénario. Dès les premières pages, j'ai ressenti une émotion immédiate, puissante, ce qui est assez rare. L'histoire était prenante, touchante et, en tant que comédien, j'y trouvais ce que j'espère toujours en ouvrant un script : la surprise d'un personnage qui m'entraîne ailleurs. Il y a ensuite eu la rencontre avec Franck Mancuso. C'est quelqu'un qui en impose. Quand il parle, on a envie de l'écouter. Il parle de ce qu'il connaît, cela se sent. Il pouvait me faire connaître un milieu dont j'ignore tout.

Le métier de l'acteur, c'est de pouvoir tout jouer. Pour moi, ce personnage n'est pas un contre-emploi, c'est juste une autre facette. Dans ma petite filmographie, tous les rôles que j'ai pu jouer vont du clair au très sombre. Le rôle de Malinowski ne demandait évidemment pas le même travail que celui de OSS 117. Dans une comédie, on construit un personnage, on lui imagine une voix, une démarche, et le film s'appuie sur lui. Dans CONTRE-ENQUETE, je suis d'abord au service d'une histoire, et je ne suis pas seul. Le public change de point de vue avec les personnages.
Malinowski est flic et père. Je n'ai pas eu de mal à me sentir proche de lui, même si je n'ai jamais été policier. Je suis moi-même père, et le drame qu'il vit me touche. A sa place, je crois que j'entrerais aussi dans ce mutisme. C'est sur cet aspect-là de Malinowski que j'ai accroché. Je savais que si j'étais perdu pendant le tournage, je pourrais m'y référer. J'ai aussi aimé son côté cow-boy solitaire mais avec une approche humaine réelle, sans frime, sans pathos, sans gros flingue. C'est le père que j'ai toujours gardé en tête. Cette histoire se déroule sur trois ans, et sur une aussi longue période, on ne peut pas passer son temps dans le chagrin extrême ou dans la colère absolue.

Pour approfondir l'aspect technique du personnage, Franck Mancuso m'a fait faire une petite formation. Je suis allé au 36, quai des Orfèvres, où j'ai rencontré un capitaine de la Crim – mon grade dans le film – et le grand chef de la Crim. J'ai testé les interpellations en voiture, les cascades, la protection rapprochée et même le tir. Franck était très pointilleux sur l'aspect réaliste des procédures et des gestes. On m'a montré des photos, parlé des affaires en cours. J'ai vu la vie de ces flics, assez éloignée du cliché que l'on en véhicule souvent. C'est un travail d'endurance, l'action n'en représente qu'une petite partie. Ils doivent être patients. Il leur faut une grande force pour supporter ce qu'ils doivent gérer. Ils disent eux-mêmes qu'ils doivent être très solidaires pour ne pas craquer.
Je ne suis pas près d'oublier mon premier jour de tournage. Après des mois de théâtre, j'avais envie d'extérieur, d'une certaine violence, et j'ai été servi ! Nous avons commencé par la scène où Malinowski arrive en forêt sur le lieu de la découverte du corps de sa petite fille. Je devais essayer d'aller voir le corps alors qu'Aurélien Recoing m'en empêchait physiquement. C'était un plan à la grue, assez complexe à régler, et il fallu le refaire plusieurs fois. On était directement au coeur du film, dans ce qu'il a de bouleversant. C'était une émotion lourde, intense. Aurélien avait mal aux bras, moi aux lombaires, nous étions tordus, pleurant et criant. Je jouais avec l'ambulance en ligne de mire et j'avais des pensées très noires. Heureusement, lorsque les journées étaient finies, j'arrivais à m'en débarrasser, à tourner la page. En discutant avec des gens qui côtoient ces situations tous les jours, j'ai appris qu'eux aussi devaient faire la coupure pour ne pas sombrer.

Pour chaque scène suivante, nous devions nous demander s'il fallait mettre en avant l'information du flic ou l'émotion du père. Nous en avons beaucoup parlé avec Franck et cela orientait vraiment la mise en scène. C'était un processus passionnant.
Le tournage a duré deux mois, l'été à Paris. Franck n'est pas un bavard. Nous avions fait quelques lectures, et je sentais à sa façon de réagir qu'il pouvait être Malinowski. Je jouais un peu son personnage. Je lui ai donc demandé de me parler de ses affaires aux Stups et j'ai essayé de m'en imprégner. N'ayant jamais dirigé, il avait une sorte de naïveté qui lui permettait de rester dans l'essentiel de son histoire, sans chercher l'effet. C'est une des qualités de son film. Il n'a jamais cherché ni l'effet, ni l'émotion artificielle. Il est sans arrêt resté dans le vrai.
Même si les femmes sont constamment présentes, que ce soit la petite fille victime ou la mère jouée par Agnès Blanchot, CONTRE-ENQUETE reste plutôt un film d'hommes. J'étais très heureux de jouer avec Jacques Frantz, c'est un grand comédien qui lui aussi échappe aux registres. Aurélien Recoing dégage quelque chose d'extraordinaire, il est aussi chaleureux que puissant et il n'était pas difficile de jouer son ami. Entre nous trois, il y avait comme une évidence humaine, un attachement qui nous a vraiment servi pour nos personnages.
Je n'ai que très peu de scènes avec Laurent Lucas, mais ce fut un plaisir. En tant qu'homme, il est lumineux, souriant, aux antipodes de son personnage ambigu.
Le sujet du film était sérieux et l'ambiance du tournage plutôt studieuse. Il s'agissait d'un premier film et il fallait être concentré. Même s'il n'y avait pas autant de vannes et de fous rires que sur une comédie, cette ambiance a servi le propos du film et m'a aussi permis de jouer différemment. Aucune scène n'est anodine et l'émotion est toujours là. Pour moi, CONTRE-ENQUETE restera comme une expérience qui m'a permis d'aller encore plus loin. J'ai pu explorer et apprendre davantage mon métier. Ce rôle m'a appris à me faire confiance, à épurer, à lisser mon jeu le plus possible, à me fondre dans la situation pour simplement raconter l'histoire. Plus le personnage est proche de soi, plus c'est compliqué. On touche alors à ses propres doutes, à ses angoisses, à sa pudeur. Je n'aurais peut-être pas accepté ce film il y a seulement deux ans. Aujourd'hui, j'ai plus de maturité, et je suis aussi un peu plus serein. Des gens comme Franck s'en sont d'ailleurs aperçus avant moi.!