Les Proies, le film

Synopsis

Trois ans après une rupture dramatique qui a bouleversée son existence, Alexandra (Mathilde Seigner) réapprend à vivre et à aimer grâce à la rencontre troublante d'un vieil écuyer (Sami Frey) et de son cheval.

Danse avec lui, le film

Un concours d'obstacles, un cheval, une cavalière. Elle monte à cheval comme on monte ici, en sautant des barres, des murs, des haies ; pas de refus, pas de dérobade. Elle vit comme on vit ici, en avalant les obstacles les uns derrière les autres, toujours plus vite, toujours plus haut. Jusqu'au point de rupture, la chute et la mort de son cheval, la trahison et la mort de son mari, qui la laissent terrorisée et exsangue, incapable de comprendre et de se relever, incapable de remonter à cheval, d'aimer à nouveau, de vivre.  Une carrière sans obstacle, une écurie vide, un vieux cheval blanc, un vieil homme. Il n'a jamais sauté une barre, un mur, une haie, jamais fait de parcours, jamais gagné de compétition, et pourtant il fait danser les chevaux comme personne, dans la douceur et l'harmonie, dans une compréhension mutuelle, une intelligence équestre délicate et profonde mais qu'il n'a jamais réussi à mettre au service de sa vie. Avec lui, elle va transcender sa peur et se remettre en selle, découvrir un autre rapport aux chevaux, aux hommes, réapprendre à vivre, autrement… Avec elle, il va découvrir le besoin de transmettre, le plaisir de donner, le bonheur d'aimer…

Entretien avec Valérie Guignabodet

Danse avec lui, le filmComment est née l'idée de ce film ?

Ce film est la réunion de mes deux grandes passions, les chevaux et le cinéma. J'ai deux chevaux et je monte entre cinq et dix fois par semaine : c'est une grande part de ma vie... Néanmoins je n'avais pas envie de faire un film sur les chevaux mais plutôt sur ce qu'ils nous enseignent. Car on croit dresser les chevaux mais, dans le fond, c'est nous-même que nous transformons… J'ai vécu à peu près le même parcours personnel et équestre que le personnage joué par Mathilde. L'histoire d'une femme qui monte à cheval comme elle vit, comme vivent beaucoup de femmes d'aujourd'hui : en s'imposant des obstacles de plus en plus hauts. Et qui, forcément, finit par se casser la figure, à cheval et dans sa vie privée. Paralysée par la peur, elle se retrouve incapable de se re m e t t re en selle, incapable d'aimer à nouveau, incapable de vivre. Jusqu'à ce qu'elle rencontre ce vieil écuyer qui, en lui apprenant à monter à cheval autrement, à danser au lieu de sauter des obstacles, va, sans le savoir, lui apprendre à vivre autrement. C'est d'abord un film sur la vie, cette vie exigeante et déséquilibrante dans laquelle nous nous débattons tous ; Or la recherche de l'équilibre, de la confiance, de l'harmonie, c'est la base de toute vraie démarche équestre…

Danse avec lui, le filmCe n'est pas la réponse qui compte, c'est le chemin...

Absolument. Grâce à la rencontre avec un dresseur hors norme : Bernard Sachsé. À la recherche du geste pur, c'est un cavalier d'exception alors qu'il n'a pas l'usage de ses jambes… Á trente ans, il a fait une chute grave lors d'une cascade pour le cinéma et s'est retrouvé en fauteuil. Alors que tous les médecins le condamnaient, deux ans après il faisait les Jeux Olympiques Handisports dans l'équipe de France de dressage. Il a développé une communication intime avec le cheval par le souffle et l'énergie interne, et il a une compréhension des équilibres physiques et psychiques absolument exceptionnelle. Sous l'impulsion de Bernard, j'ai commencé à lire les manuels d'équitation anciens, du 18ème ou 19ème siècle, et j'ai été stupéfaite d'y trouver de véritables leçons de philosophie. L'équitation, c'est le rapport à l'autre, un autre très différent de nous : libre, fort, terrorisant et terrorisé…

Un autre que vous ne pourrez jamais vaincre par la force - il fait dix fois votre poids - mais seulement convaincre par le respect, l'attention, la confiance. Un face à face dangereux et désespérant quand il est raté, mais totalement magique quand il est réussi. De là à transposer cela aux rapports humains, il n'y avait qu'un pas…

Des rapports humains incarnés par des personnages que tout opposent…

Danse avec lui, le film…sauf leur amour des chevaux ! D'Alexandra, j'ai voulu faire une femme d'aujourd ' hui atteinte de blessures finalement assez courantes : la déception et la trahison amoureuse. Comme beaucoup de gens, elle a la douleur polie : elle se sait un peu responsable, peut-être a-t-elle imposé à son mari des obstacles trop hauts ? Elle cache ses blessures, ne se sent pas le droit de se plaindre, ne veut pas inquiéter. Sous une apparence parfaitement lisse, elle flotte dans la vie, n'a plus d'accroche, de racine. Face à elle, ce vieux maît re d'équitation, qui a consacré sa vie entière à la recherche de l'équilibre et du geste pur, avec une passion intransigeante qui l'a coupé des hommes et finalement même des chevaux.Il se retrouve aujourd'hui seul avec son vieux cheval, mais même du fond de sa solitude, il ne lâche rien. Il est incapable de transiger, de renoncer, et même d'admettre qu'il ne peut plus monter à cheval. Or, pour que sa vie serve à quelque chose, pour qu'il puisse transmettre ce qu'il a appris, il lui faut d'abord accepter de passer la main…

Entre eux il y a Miguel, le déraciné, qui « tire au renard » - comme ces chevaux qui préfèrent se briser la nuque à force de tirer et de se débattre plutôt que de rester attachés - trimbalé par un métier qui le fait souffrir mais qui lui permet, croit-il, de ne pas s'enterrer… Dans l'exigence de leur confrontation, chacun mettra l'autre face à ses contradictions et à ses peurs et lui permettra, peut-être, d'avancer. Une histoire d'amour, en somme…

C'est pour Mathilde Seigner un rôle très différent de ce qu'elle a joué jusqu'à présent …

Danse avec lui, le filmAvant même le tournage de Mariages ! je lui avais parlé de ce projet et elle avait très envie de le faire. Nous partageons cet amour profond des chevaux et de la campagne qui nous a beaucoup rapproché. Mais au moment où j'ai commencé à écrire, elle s'est retirée du projet, car elle souhaitait arrêter de tourner pendant un long moment. J'ai donc écrit le scénario sans penser à elle, ni à aucune actrice, et le personnage que j'ai développé était finalement très loin de Mathilde ou du moins de ce qu'on lui fait jouer habituellement. Quand le scénario a été fini et que j'ai commencé le casting, Mathilde a tenu quelques semaines avant de demander à le lire… et a dit oui dans l'heure qui suivait !

Elle s'est investie comme peu d'actrices le font. Elle s'est entraînée trois fois par semaine pendant six mois avec Bernard Sachsé, afin de pouvoir réaliser elle-même le maximum de scènes équestres. Elle s'est immergée totalement pendant dix mois pour le film. Nous avons travaillé ensemble pour trouver la voix d'Alexandra, cette douleur retenue et polie qui la caractérise, et les gestes, les attitudes ont suivi. Sous des dehors spontanés et instinctifs, Mathilde a une profondeur rare dans la réflexion, et elle est d'une autocritique absolue, tout en riant et en faisant la fête : exactement ce qui me convient!

Danse avec lui, le filmSami Frey est un acteur rare et secret, comment êtes-vous arrivé à lui ?

Comme toutes les femmes, j'ai toujours été terriblement séduite par cet acteur et, même si je le trouvais trop jeune pour le rôle, j'avais très envie de travailler avec lui. C'est un grand acteur, d'une intelligence et d'une finesse rare, proposant et écoutant, une merveille dans le travail. Et tous les matins sur le tournage, il ne lui fallait que quelques minutes de concentration pour prendre les dix ans qui le séparaient du rôle... On m'avait mise en garde contre sa réserve légendaire , mais c'étaitsans compter sur le tempérament de Mathilde qui nous l'a déridé en moins d'une semaine. Avec eux et Jean-François Pignon qui est un clown, on a eu droit sur le plateau à quelques fous rires mémorables !

Comme Mathilde, Sami s'est beaucoup investi dans le rôle, au point de faire lui-même les scènes dangereuses, comme celle où il se fait attaquer par le cheval dans le box, ou celle où il fait cabrer le cheval blanc avec Mathilde dessus. Dès l'écriture, j'avais réalisé que ce film avait besoin d'une vérité absolue dans les rapports avec les chevaux, que si je truquais trop les scènes d'actions je perdrais énormément en authenticité et en crédibilité. Je préférais que les mouvements ne soient pas parfaits mais qu'on sente l'homme ou la femme en prise avec le réel. Il était donc entendu, dès le départ, que les comédiens essaieraient d'en faire le maximum sans être doublés.

J'ai testé moi-même toutes les scènes dangereuses ou impressionnantes car je ne voulais pas imposer à mes comédiens des choses que je n'étais capable de faire moi-même. Et je peux vous dire qu'il faut beaucoup de cran pour rester impassible lorsqu'un cheval vous charge ou se cabre avec ses sabots à vingt centimètres de votre visage !

Jean-François Pignon n'est pas acteur, comment en est-il arrivé à jouer le rôle de Miguel ?

J'étais en casting pour le rôle de Miguel et, dans mon envie d'authenticité, je cherchais donc un acteur capable d'avoir l'air crédible face à un cheval en furie… Difficile, comme vous pouvez l'imaginer. En même temps, j'étais en casting pour mes chevaux, le plus beau casting de ma vie : j'ai essayé les meilleurs chevaux de toute l'Europe, je me suis régalée ! Ne trouvant pas de chevaux qu'il nous convenait parmi ceux dressés à l'attaque, nous avons fini par acheter des chevaux au dressage classique et nous avons cherché quelqu'un capable de leur apprendre le reste : charger, se cabrer, faire semblant de se battre avec l'homme. Aucun professionnel du cinéma n'a accepté de s'y coller, tous pensaient que le délai était trop court : nous étions à moins de six mois du tournage. C'est là que nous avons pensé à Jean François Pignon. Depuis de nombreuses années, ce dresseur présente des spectacles avec des chevaux en totale liberté, auxquels il fait faire absolument tout ce qu'il veut, c'est stupéfiant.

Danse avec lui, le film

Après étude du story - board, il m'a appelé pour me dire qu'en trois mois de dressage, il était capable d'assurer toutes les scènes. Nou s nous sommes rencontrés en Allemagne où il était en tournée. En le voyant, j'ai eu un choc : c'était lui, le Miguel que je cherchais. Il est tombé des nues quand je lui ai proposé le rôle. Nous avons fait des essais que lui-même a qualifiés de désastreux … Mais je sentais en lui une présence, un regard, et surtout une intelligence capable de trouver très vite les moyens de s'adapter. Alors que personne n'y croyait, Philippe Godeau, le producteur, m'a dit « Si tu le sens, tu fonces ! » et nous a vons foncé... On a répété toutes les scènes ensemble pendant une dizaine de jours, une coach lui a fait travailler le jeu pour qu'il se détende et ça a marché. En résumé, il faut trente ans pour apprendre à dresser un cheval et quinze jours pour être comédien !

Et d'un point de vue équestre, Jean-François a fait un travail absolument époustouflant.

Comment était l'ambiance sur le tournage ?

Danse avec lui, le filmCalme et concentrée : nous n'avions pas le choix ! Les chevaux sentent les moindres pressions, nous étions tous à leur service . Dans l'équipe cinéma, j'étais la seule à bien connaître les chevaux , et parmi les dresseurs, seuls Bernard Sachsé et Agnès, sa femme, connaissaient bien les tournages… Et les chevaux n'avaient jamais vu une caméra ou une grue de leur vie !

Avec ce qu'on faisait faire aux comédiens mais aussi aux techniciens, on prenait des risques. Il arrivait que le steadicamer se retrouve à courir derrière un cheval ou que le cadreur soit accroupi dans le box. Seuls le talent, le calme et la lucidité de chacun nous ont permis de nous en sortir sans accident.

L'une des plus grosses difficultés venait du fait que le rythme des chevaux est totalement inverse de celui du cinéma, où l ' on prépare pendant des heures en faisant attendre les comédiens puis on claque dans les doigts et ils doivent être prêts. Avec les chevaux, ça ne marche pas comme ça : ils doivent s'échauffer pendant une demi-heure, puis ils sont au top pendant deux heures, puis ils sont fatigués et ils ont faim, que vous ayez ou non fini la scène !

Danse avec lui, le filmAssurant deux véritables rôles, les chevaux étaient pour nous de véritables acteurs, ils sont d'ailleurs tous cités au générique. Comme les acteurs, chacun a son caractère, sa façon de jouer, ses réactions propres par rapport à la pression du tournage et il fallait en tenir compte pour les diriger. Mais la vraie différence entre les chevaux et les acteurs, c'est qu'on ne peut pas revendre les acteurs à la fin du tournage ! Mais nous nous étions trop attachés aux chevaux pour les voir partir et, avec Philippe Godeau , nous nous sommes arrangés pour que les quatre chevaux qui a vaient été achetés pour le film puissent rester dans l'écurie de Bernard Sachsé.

Un producteur compatissant ?

…et plein de courage ! Il en fallait pour partir sur un sujet aussi inhabituel dans son fond et dans sa forme, nécessiteux en m oyens et en temps : dix mois de préparation, treize semaines et demi de tournage en scope anamorphique, la plus belle image aujourd'hui disponible, et une réalisatrice qui ne lâche rien! Sur les trois films que nous avons fait ensemble, c'était de loin le plus difficile d'un point de vue de production. Philippe Godeau a été d'une détermination et d'une confiance absolue, il a soutenu le film de bout en bout. Il lui a permis d'exister. Cavalier dans l'âme, lui non plus ne renonce jamais…

Et d'ailleurs, « Pourquoi on ne renonce jamais ? »

Ce n'est pas la réponse qui compte, c'est le chemin...