
La Chambre des Morts, un polar réalisé par Alfred Lot et adapté du roman de Franck Thilliez, sortira sur vos écrans le 14 novembre prochain. le film met notamment en scène les acteurs Mélanie LAURENT, Eric CARAVACA et Gilles LELLOUCHE.
Quelles ont été vos réactions à la lecture du scénario ?
À la première lecture, j’ai été frappée par le naturalisme de toute la partie policière, les débriefs dans le commissariat, la manière d’enquêter, le rapport de mon personnage de jeune brigadier avec ses collègues plus ou moins sympas, etc. J’avais envie de participer à ce film où l’on retrouve l’ambiance réaliste du milieu policier, et en même temps, celle d’un vrai thriller. On a du mal à comparer LA CHAMBRE DES MORTS à un autre film, ou à le classer dans un genre. Ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un scénario qui me donnait à ce point-là l’envie de participer à un film. En plus, Charles Gassot assurait la production et il y avait une belle rumeur autour de ce projet. Donc l’aventure était excitante.
Vous êtes amatrice de thrillers, de romans noirs ?
Pas du tout. Alfred Lot m’avait donné des bouquins de serial-killers, mais après en avoir lu trois pages, j’étais terrorisée, je faisais des cauchemars ! Donc je n’ai pas du tout fait de préparation en me faisant violence, en me forçant à voir ce genre de films. Je n’ai même pas vu LE SILENCE DES AGNEAUX ! Et je n’ai pas lu La Chambre des morts. Ce qui m’intéresse c’est le film que le metteur en scène veut faire.
Parlez-nous de Lucie, votre personnage.
Les enfants traumatisés ont des vies un peu extraordinaires. Lucie a une certaine maturité, on a lui a volé son enfance donc elle s’est construite, de manière naturelle, un bouclier pour se protéger. Il va lui falloir de la patience, et beaucoup d’amour pour essayer de se libérer un peu de ses obsessions intimes. C’est à cause d’elles qu’elle ne lâche pas quand elle est sur cette enquête. Une jeune femme qui ne dort pas pendant quatre jours, ça justifie des moments de fatigue et de larmes, pour une comédienne c’est passionnant... D’ailleurs, ça m’intéresse de plus en plus de ne pas jouer « jolie ». C’est-à-dire, avoir à peine un quart d’heure de maquillage, ne pas cacher ses cernes, ne pas avoir de coiffure apprêtée, et porter les mêmes fringues pendant deux mois. Pour moi, c’est beaucoup plus fort. Quand on joue « jolie », on ne sait pas comment se tenir entre les prises, on pense toujours aux raccords. Là, pendant tout le tournage, on est débarrassé de la dimension physique du rôle, il ne reste que l’émotion pure. En fait, il n’y a plus que le jeu, c’est très agréable.
Lucie est une jeune femme en manque d’amour... « Elle n’a pas fréquenté un homme depuis un an » dit sa mère.
À cause de son passé, elle ne fait pas vraiment confiance aux hommes. Et puis elle le dit, elle ne sait pas faire deux choses en même temps. On la sent touchée par Stéphane Moreno, le flic interprété par Eric Caravaca, elle a envie qu’il se passe quelque chose entre eux mais, à la fois, s’il ne s’était pas dévoilé, j’ai l’impression qu’elle l’aurait laissé partir. Elle n’est pas une héroïne romantique ou une femme fatale, elle n’est pas dans la séduction. Lucie est vraiment obsédée par cette enquête qui la renvoie à son enfance. Elle est totalement dans un rapport de protection, au-delà de ce que son métier l’exige. Elle va tout faire pour éviter qu’il y ait une autre jeune victime. Dans la séquence où elle découvre la petite fille aveugle, elle est submergée par une émotion, une douleur intime qui la perturbe bien au-delà du fait d’être confrontée à sa première scène de crime. Je m’étais renseignée, quand un flic découvre sa première scène de crime, il a envie de vomir, de pleurer, c’est toujours très traumatisant.
On a l’impression, dans son histoire d’amour naissant, que Stéphane la fait renaître et redevenir une femme désirante.
Oui, j’aime bien ce qui se passe entre eux, et la façon dont Alfred Lot met en scène cette histoire. On ne montre pas grand-chose, il n’y a pas de scène d’amour, aucun geste tendre, tout se passe dans des regards, ou à demi-mot. À la fin du film, il n’y a pas d’images cliché où ça se prend dans les bras et ça va s’aimer très fort. Tout n’est pas résolu, elle a confiance en Stéphane, mais il va falloir du temps. Là, c’est très réaliste.
On est surpris par sa capacité d’analyse, c’est elle qui fait avancer l’enquête.
Oui parce que c’est comme si elle était à la place du tueur tout le temps. Elle est inconsciemment en résonance émotionnelle avec le tueur.
On sait peu de choses sur le passé de Lucie. Comment donner une telle présence à un personnage si secret ?
J’y ai pensé pendant six mois. Je lis et relis le scénario et après je m’en débarrasse, et j’en rêve. Tout un travail se fait inconsciemment. Dans la journée, tout d’un coup, si je me balade ou si je vais à un rendez-vous, j’imagine Lucie dans cette ambiance-là. Je la vois marcher d’une manière assez sombre avec toutes sortes d’idées dans la tête. Ou bien au cours d’un dîner, je me dis, comment réagirait-elle ? Je suppose qu’elle serait effacée, un peu perdue. Je crois qu’elle a sans doute pris beaucoup de cachets pour dormir et pour arrêter de faire des cauchemars. Je ne pense pas qu’elle ait consulté un psy. Non, elle a gardé à l’intérieur d’elle-même son traumatisme comme un secret dont elle puise une force. De même qu’elle a caché l’objet qui la relie à son enfance dans son armoire secrète. J’imagine qu’après avoir couché ses enfants, c’est une sorte de rituel pour elle de pleurer en mettant une bougie devant son petit autel. Elle vient s’y ressourcer, elle y trouve l’énergie pour mener à bien sa quête, elle a une vie à sauver. Quand Alfred m’a appris que je faisais le film, je me suis dit que pour ce genre de rôle, je devrais travailler pendant des mois avec un coach. Finalement, je ne l’ai pas fait. J’ai plus besoin d’adrénaline, le moment où je découvre la scène le matin et je dois improviser, je fonce. Quand les rôles sont bien écrits et qu’une partie de nous-même correspond au personnage, le travail est déjà fait.
Vous n’étiez pas éprouvée par la noirceur de certaines scènes ?
Vous abordez des registres très différents. Quel plaisir particulier éprouvez-vous à tourner dans un thriller ?
En tout cas, déjà c’était très agréable d’être sur le plateau tout le temps. Je quittais ma loge le matin pour n’y retourner que le soir. Alfred Lot impulsait une énergie assez géniale. Finalement, le plus fatigant et le plus difficile dans ce métier, c’est l’attente. Sur ce tournage, il n’y en avait pas. On était dans une espèce de jeu non-stop. On finissait une séquence où on courait dans les dunes, aussitôt après je faisais réchauffer les biberons ! J’avais le sentiment qu’on faisait un court métrage à l’arrachée, sans autorisation ! Ce rythme crée de précieux liens humains avec l’équipe technique, tout le monde se donne à fond. Et finalement, ça correspond à ce que vit Lucie, elle ne s’arrête jamais.
Quelle a été la scène la plus jubilatoire, ou la plus terrible à interpréter ?
Les scènes de flingue sont très amusantes, on a l’impression d’être Nikita ! La séquence sous la douche n’était pas forcément la plus sympa, on est au plus profond de l’intimité... Mais je savais que la scène se terminait dans la légèreté et la drôlerie avec l’arrivée d’Eric et sa gêne quand il pose sa main par mégarde sur ma petite culotte ! Seul le chef-op était présent dans la salle de bain, caché sous un énorme K-way un peu ridicule, et je n’étais pas complètement nue. Il y a rarement des scènes aussi intimes dans les films de genre qui soient traitées avec autant de pudeur et de respect. Et elle n’est pas gratuite, elle fait basculer leur relation.
Comment Alfred Lot vous a-t-il dirigée, et quelles sont ses qualités ?
Alfred est très pudique, il ne déborde jamais dans l’hystérie, ni dans un enthousiasme excessif à en rajouter dans les faux compliments ! J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler avec lui. Je comprends qu’il soit obsédé par ses cadres, il est déjà en train de monter son film pendant qu’il tourne. Rassuré sur l’image, il peut se permettre d’être généreux avec ses acteurs. D’une manière très douce et avec beaucoup de respect, il nous donne des espaces de liberté en sachant qu’elle va nous amener au meilleur de notre capacité. Avec Eric Caravaca, on avait de grands fous rires entre les prises pour se défouler, et Alfred avait l’intelligence de nous laisser ces moments-là. Je suis très sensible à la direction d’acteurs et à la technique car j’espère passer à la réalisation.
Vous avez une belle complicité de jeu avec Eric Caravaca.
Alfred avait organisé un déjeuner pour notre première rencontre. À la fin, je me suis dit que deux mois et demi dans le Nord à travailler ensemble avec Eric, ça allait être sinistre ! Dès le premier jour de tournage, j’ai découvert un acteur extraordinaire qui donne autant dans le champ que dans le contre-champ, et un merveilleux complice pour mes moments de rigolade. Avec Eric, on avait la même envie de faire rire toute l’équipe, et l’ambiance était formidable sur ce film. J’ai aussi pris beaucoup de plaisir à jouer avec Céline Sallette et Nathalie Richard.
Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?
Le plaisir d’être dans une énergie permanente, et le bonheur absolu de retrouver l’équipe lorsque le réveil sonne à 5h du matin ! Ça devrait être comme ça sur chaque tournage puisque ce métier fait rêver le monde !
Qu’est-ce qui vous motivait dans ce projet au départ ?
Une histoire d’amitié ! Nous avions avec Alfred Lot un ami commun : Maxime Bochner, aujourd’hui disparu, à qui nous avons l’un et l’autre dédicacé nos premiers films : le 3ème Homme en quelque sorte... Évidemment, quand Alfred m’a proposé le rôle de Stéphane Moreno, il était hors de question que je refuse. J’étais très attiré par un film d’un genre que je n’avais quasiment jamais pratiqué. J’ai beaucoup aimé la façon dont Alfred s’est emparé de cette étrange histoire qui lie le romanesque au thriller. Les instants suspendus où l’on approche l’intimité des personnages donnent une beauté rare à ce genre de film.
Parlez-nous de Stéphane Moreno, votre personnage.
Moreno est un flic consciencieux et par ailleurs un peu maladroit, ce qui le rend assez touchant. Il est assez solitaire, on devine que lui aussi a ses failles.
Moreno est tiraillé entre sa rigueur professionnelle et son attirance pour Lucie.
Il éprouve un sentiment naissant qu’il n’ose pas dévoiler... Il hésite à franchir le pas. On peut imaginer qu’il a vécu une expérience sentimentale malheureuse. Je l’ai travaillé un peu dans ce sens-là. Au départ, il est assez protecteur vis-à-vis de Lucie qui débarque comme stagiaire dans ce commissariat. Puis il est étonné par son approche singulière sur cette enquête, par ses intuitions, ses déductions. Finalement il est totalement charmé par cette femme.
Vous avez fait des recherches personnelles pour arriver à une telle justesse de jeu ?
Pour me préparer, j’ai rencontré un policier qui, par certains côtés, ressemblait à Moreno. Il m’a touché, il parlait de son métier avec humilité. Et avec beaucoup d’humanité, comme un comédien de théâtre peut parler de son travail. Ce policier était très solide mentalement, et en même temps, très sensible. Je tenais à donner ce côté humain et attachant au personnage pour ne pas tomber dans une caricature de jeune flic turbulent. Finalement, une fois que l’on a des menottes et un pistolet accrochés à la ceinture, on n’a pas besoin de trop en rajouter pour représenter la police !
Ce doit être intéressant pour un acteur de jouer sur deux registres dans un film. Pour l’histoire sentimentale, dans les rapports avec Lucie, vous installez un jeu tout en délicatesse. Tout se passe à demi-mot, par des jeux de regards, des émotions sensibles et discrètes qui contrastent avec la violence des situations.
Mon rôle n’est pas démonstratif, il a sa fonction, et elle a son importance dans ce projet. J’ai eu la chance d’avoir Mélanie Laurent comme partenaire. Très vite, une belle complicité s’est créée entre nous, Mélanie est très franche et très directe. On s’est découvert un humour commun, on a beaucoup rigolé. Je pense qu’il n’y aurait pas eu cette même connivence à l’écran entre deux acteurs, si bons soient-ils, sans cet échange et cet accord spontané. L’important était d’être à l’écoute l’un de l’autre, et de laisser ses propres bagages en coulisses. Je crois de plus en plus à cela : se nourrir en amont, puis au moment de jouer, travailler en creux, oublier le travail, être dans le moment présent.
L’ensemble du casting est bien équilibré.
Oui, tous les acteurs sont au même niveau. Quand on voit un film pour la première fois, on a tendance à ne retenir que les mauvais moments de son propre travail, mais là j’ai pris beaucoup de plaisir à observer le jeu de tous les comédiens. Gilles Lellouche et Jonathan Zaccaï sont formidables. Leur enjeu était difficile, car c’est eux qui ouvrent le feu. Céline Sallette et Laurence Côte sont étonnantes. La première fois que j’ai vu Laurence apparaître à l’écran, je me suis dit, « Mais qui est cet acteur avec son grand manteau ? » Céline défend magnifiquement son personnage, elle n’est pas tombée dans le piège de la démesure, elle est extrêmement touchante et on accepte sa folie. Le gardien du zoo et le taxidermiste (Jean-François Stevenin) sont dans un registre un peu plus démonstratif, mais restent d’une grande justesse et révèlent ainsi toute la dimension de leur personnage. Alfred a réussi à recréer une troupe de comédiens comme une troupe de théâtre, c’est plaisant et rare. C’est un homme de plateau, alors rien ne l’effraie. Sa force tranquille est très rassurante pour un acteur.
Alors, heureux de vous être aventuré dans un film de genre ?
Oui, content du voyage ! Heureux et ému de voir un ami concrétiser son projet. Alfred a été à la hauteur de ses ambitions, il a réussi son film. Nous avons eu la chance d’être soutenu par un producteur comme Charles Gassot, par Jacques Hinstin, un des meilleurs directeurs exécutifs et par Gaël Deledicq notre régisseur général. Ils ont tout mis en oeuvre pour que le film se fasse dans de bonnes conditions.
Entretiens Gaillac-Morgue