
A bientôt 72 ans et pour son 37eme long métrage, Woody Allen clôt sa trilogie londonienne avec « Le rêve de Cassandre ». Ce film prouve, si besoin était, que l’homme compte comme un réalisateur incontournable dans la grande histoire du 7eme art et surtout qu’il a su se remettre en question et trouver un nouveau souffle en quittant son univers presque douillet de juif new yorkais névrosé pour un séjour prolongé sur le vieux continent. Après un « Match Point » noir et nerveux, un « Scoop » léger et anecdotique, le nouvel opus allennien est une véritable tragédie grecque qui emprunte aux grands classiques du genre.
L’histoire ? Terry et Ian, deux frères, issus d’une famille modeste, très complices mais aussi forts différents (l’un est mécanicien et joueur invétéré, l’autre est plus réfléchi et plus intellectuel) décident de faire une petite folie en acquérant un bateau de plaisance qu’ils décident de baptiser « le rêve de Cassandre ». Rien à voir avec les dons de prophétie que possédait dans la mythologie la fille du roi de Troie, Priam. Non, c’est juste le nom du lévrier, côté à 60 contre 1, sur lequel a parié -et gagné- Terry le flambeur. Tout commence d’ailleurs pour le mieux : un bateau donc, de la chance aux jeux pour Terry, une rencontre avec une jeune et belle actrice et des projets immobiliers ambitieux pour Ian. Tout cela est évidemment trop beau pour être vrai et on sent sourdre l’inéluctable chute, l’imparable tragédie qui viendra par l’incontournable oncle d’Amérique, ici un directeur fortuné et apparemment bienveillant de cliniques de chigurgie esthétique, qui accepte de venir en aide financière à ses deux neveux en échange d’un menu service qu’il serait inconvenant de révéler ici.
C’est dans cette scène clé que Woody Allen fait étalage de son sens de la dramaturgie : la conversation entre les trois hommes se tient dehors et commence sur un banc sous un ciel clément. Quand l’oncle accepte de les aider en échange d’une contrepartie, le tonnerre gronde et quand il leur révèle ce qu’il attend d’eux, l’orage éclate, les forçant à s’abriter de la pluie battante sous des saules pleureurs. Le deux ex machina a frappé et Woody Allen bascule dans le drame le plus noir alors que la première partie du film baignait plutôt dans une ambiance mi Ken Loach pour l’aspect social mi Mike Newell époque 4 mariages pour le marivaudage élégant. Le style épuré, la photographie crue, les cadres malins (pour souligner l’incompréhension entre les personnages, Woody rend leurs conversations difficiles en les faisant dialoguer d’une pièce à l’autre), le rythme lent, tout ce que propose le réalisateur concourt à renforcer le réalisme de l’intrigue et à nous rapprocher doucement mais sûrement de l’irréparable. Entre temps, il sera question de foi et de loi, d’amour et de pulsion. On retrouve des thèmes chers au roman russe et particulièrement à Dostoïevski, on sent l’inspiration de Bergman dans certains plans, on se croit parfois retourner sur les bancs du lycée à écouter du Racine ou de l’Euridipe. Mais loin des poncifs que l’on pouvait craindre, Woody Allen s’approprie les codes classiques du genre pour mieux les détourner, les adapter, les transformer, les moderniser même.
Le casting est à l’avenant : quatre étoiles. Les deux frères sont campés par Ewan McGregor (le solaire Ian qui ne doute pas et qui est prêt à tout pour réussir) et Colin Farrell (le sombre Terry, tourmenté, alcoolique et croyant), chacun dans le rôle qu’on aurait presque imaginés pour l’autre. Les autres acteurs vont du confirmé Tom Wilkinson à la jeune et jolie débutante Hayley Atwell dont on entendra sûrement reparler. Ils forment autour des deux anti héros une chorale digne d’un choeur grec antique.
Le tout est accompagné de la musique doucereuse et entêtante de Philip Glass, un habitué des B.O. (The hours, Kundun). Par contre, c’est une grande première pour Woody Allen qui n’avait encore jamais demandé une musique originale pour l’un de ses films, préférant piocher bien souvent dans le répertoire de son jazz adoré.
Le tout forme un film abouti qui sonde l’âme humaine sans apporter de réponses définitives : c’est au spectateur de se forger sa propre opinion, de trouver son chemin, de déterminer sa limite entre le bien et le mal. « Le rêve de Cassandre » est un film qui hantera sûrement longtemps les nuits noires des cinéphiles.
Et maintenant, vivement 2008 pour savoir ce que le soleil catalan aura inspiré à Maître Woody.
par Emmanuel Pujol